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Une atmosphère plus chaude est une atmosphère contenant plus de vapeur d'eau.
Après les inondations de Mai et Juin 2016, quels liens avec le changement climatique ?

Fin mai 2016 : Le seuil des 400ppm est franchi d'une manière généralisée sur la planète.
La concentration en CO2 continue d'augmenter sur la planète, avec un franchissement généralisée du seuil symbolique des 400ppm. L'augmentation annuelle semble même s'accélérer.

Début mai 2016 : Des incendies ravagent la ville de Fort McMurray, dans l'Alberta canadien.
De très fortes chaleurs ont déclenché d'une manière explosive des incendies dans l'Ouest du Canada. Là encore, l'ombre de El Nino et du réchauffement climatique plane sur ce drame.

Avril 2016 : El Nino en déclin, La Nina pointe à l'horizon.
Depuis le début de l'année, les eaux du Pacifique Central et Oriental deviennent de moins en moins chaudes, remplacées par des masses plus froides. Le retour à des conditions neutres, voire l'arrivée d'une phase La Nina est de plus en plus probable.

Février et mars 2016 : Le Pérou affronte son enfant Jésus.
Au Pérou, les mois de février et mars sont les plus humides, particulièrement lorsque le phénomène El Nino, qui a été baptisé ainsi par les pêcheurs péruviens, est bien développé dans le Pacifique Equatorial. Retour sur plusieurs semaines de fortes pluies dans le pays andin.

10 mars 2016 : Quand une tempête de neige mexicaine provoque une vague de douceur états-unienne ...
Aux alentours du 10 mars, une plongée d'air polaire a atteint le Mexique jusqu'à des latitudes particulièrement méridionales, provoquant des chutes de neige dans les montagnes mexicaines, un déluge sur le Sud des Etats-Unis, et une grande douceur sur la côte Est.

lundi 21 mars 2016

Le Pérou affronte son enfant Jésus

(Cet article est dédié à tous les Péruviens qui m'ont chaleureusement accueilli dans leur pays et à qui je continue de penser très fort, particulièrement en ces jours un peu difficiles).

Au 20° siècle, les pêcheurs péruviens constataient à des intervalles de temps plus ou moins réguliers un réchauffement anormal des eaux de la côte Nord, de Trujillo à Tumbes, perturbant ainsi leurs pêches. En effet, les eaux classiquement froides apportées par le courant de Humboldt sont de bonnes conditions pour le développement des poissons de la région, notamment l'anchois. Lorsque ces eaux se réchauffent, les poissons ont tendance à fuir ces conditions anormales. Les pêcheurs constatant cette anomalie aux alentours de la fin décembre, ils la surnommèrent "El Nino", en référence à l'Enfant Jésus. Cependant, c'est au maximum solaire, vers fin février/début mars, que les conditions sont les plus favorables pour un impact majeur de El Nino sur le pays qui l'a nommé. Et l'épisode exceptionnel 2015-2016 ne déroge pas à la règle. Cet article propose une chronologie des événements région par région tout en la replaçant dans son contexte météorologique.



Depuis la déclaration de phase El Nino en avril 2015 et les premières modélisations envisageant un épisode fort, comparable à celui de 1997-1998 qui avait provoqué d'énormes dégâts, il va de soit que tant les autorités péruviennes que les scientifiques péruviens surveillaient le développement et la progression des eaux chaudes du Pacifique vers les côtes péruviennes. Des simulacres d'inondations et d'autres désagréments liés à El Nino ont eu lieu ces derniers mois dans les différentes régions du pays, et des campagnes de prévention et de sensibilisation relayaient les comportements et les gestes appropriés en cas d'inondations, de telle sorte que la société péruvienne a abordé cet épisode d'une manière nettement plus préparée qu'il y a 18 ans. Le gouvernement péruvien a investi des centaines de millions de dollars pour protéger la population, notamment avec la construction de ponts modulables et le renforcement des infrastructures. Grâce aux dernières technologies de pointe en matière de télécommunications et aux réseaux sociaux, notamment via le hashtag #preparateperu, le pays a pu s'organiser et affronter ce que le Pérou appelle le FEN : Fenomeno El Nino. Le site Internet du Ministère des Transports et des Communications a aussi lancé une section dédiée listant les mesures prises, les recommandations et autres informations utiles.



Fin février


Le Nord du Pérou, notamment les départements côtiers et englobant le versant Ouest des Andes, est la partie la plus exposée à des intempéries de grande magnitude liées à El Nino. En 1998, lors du dernier grand épisode, Chulucanas, dans le département de Piura avait reçu une quantité de précipitations 40 fois supérieure à la normale, ce qui fit entrer les rivières régionales en furie, et détruisant de nombreux ponts.

Cette année, c'est d'abord la région de Tumbes qui est affectée, ville pratiquement frontalière avec l'Equateur. Le 22 février, une alerte de pluies intenses de niveau 3 (niveau dangereux) était lancée par le SENAMHI, le Service National de Météorologie et d'Hydrologie, et ce pour tout le Pérou. Elle passa même au niveau 4 (niveau extrême) le 25 février pour le département de Tumbes. Dès lors, les quantités de pluies enregistrées furent particulièrement importantes :




Les 2 infographies extraites du site Ogimet et de la page Facebook du SENAMHI montrent clairement que la station de Tumbes et ses alentours ont reçu environ 200mm de pluies, et localement même 300mm selon un spécialiste du SENAMHI interviewé dans les studios de RPP, une grande radio nationale. La côte Nord péruvienne est habituée à voir des pluies tomber à la fin de l'été, à un moment de l'année où les eaux équatoriales sont les plus à même de titiller la côte Nord péruvienne, avec ou sans El Nino. Toutefois, la présence de la puissante anomalie dans le Pacifique Central a poussé les eaux chaudes situées au Nord-Ouest de la côte péruvienne vers le littoral de Tumbes, sous la forme d'une onde de Kelvin. Ce surplus de chaleur et d'humidité a donc occasionné ces intenses pluies qui ont stagné sur la côte, avec un important réservoir de chaleur et d'humidité, et dont les conséquences ont été immédiates.


Le débit du rio Tumbes, la rivière du même nom qui arrose la ville a brusquement augmenté durant la soirée du 26 février, passant de 713 m3/s à 1010 m3/s. Des débordements ont eu lieu, inondant des champs de riz, denrée essentielle dans l'alimentation des Péruviens, mais aussi de bananes, de cacao, et de citrons. Au total, 7500 hectares de cultures ont été affectés dont certaines sont totalement perdues, selon les autorités. Les inondations ont aussi affecté les centres urbains et les marchés, dans la région de Zarumilla, inondant des quartiers entiers. Les commerces ont vu leurs marchandises emportées par les flots. Dans les marchés, les légumes ont subi le même sort, les pertes s'élèvent à 1 million de soles (environ 275.000 euros) et 400 commerçants ont tout perdu.


Le 25 février, le SENAMHI lança une alerte spécifique de niveau 3 pour le centre du pays, s'attendant à d'importantes précipitations, notamment dans le département de Lima. Les craintes des spécialistes furent malheureusement fondées car le débit des rivières augmenta fortement, notamment celui du fleuve Rimac qui alimente la capitale péruvienne. Une rupture de ses berges provoqua une inondation au kilomètre 82 de la Carretera Central, l'importante route qui relie Lima aux régions montagneuses du centre avec un fort trafic de passagers et de camions.




Le trafic a évidemment été immédiatement interrompu et des centaines de voitures, de camions, et de personnes ont été bloqués, ce qui a engendré des problèmes, notamment sanitaires pour les personnes les plus fragiles. Le 29 février, un pont aérien a été établi entre la région affectée et la capitale Lima. Une réponse multi-sectorielle des Ministères des Transports, de l'Agriculture, de la Santé, du Logement, de la Défense, et de l'Intérieur s'est progressivement organisée, avec l'envoi de soldats et de policiers, l'utilisation de camions et de bus pour transporter les personnes demandant une attention médicale particulière. Des postes médicaux mobiles étaient opérationnels dans la région concernée. La Carretera Central étant bloquée, et étant stratégiquement vitale pour le transport d'aliments, 5 itinéraires alternatifs ont progressivement été mis en place par les autorités afin de limiter les conséquences économiques négatives pour l'alimentation de la capitale en denrées. Le Ministère de l'Agriculture estimait que la réponse rapide et l'instauration de ces itinéraires alternatifs a permis de maintenir les prix sur les marchés au même niveau. Le 4 mars, une réouverture temporaire de la Carretera Central fut autorisée afin de permettre au transport inter-provincial d'évacuer la zone de l'éboulement. Ce n'est que le 6 mars dans l'après-midi, après de nombreux travaux de déblaiement, de colmatage, et de renforcement des berges du Rimac que le trafic fut totalement rétabli.

Dans le Sud du pays, bien que les effets de El Nino soient traditionnellement moins importants, une importante sécheresse eut lieu de novembre 2015 à janvier 2016, notamment dans les départements d'Arequipa, de Moquega, et de Puno. El Nino a ceci de particulier qu'il provoque des conséquences importantes et diamétralement opposés, parfois dans un même pays. En effet, alors que les eaux chaudes du Nord amplifient la convection et les pluies, la circulation de vents humides dans le Sud est perturbée par El Nino, avec notamment le renforcement de l'Anticyclone du Pacifique Sud. Dès lors, bien qu'Arequipa et Moquega, dans le Sud, supportent chaque année des pluies parfois importantes en janvier, le début 2016 enregistra un déficit hydrique. Les réservoirs étaient à plus de 50% de leur capacité, et certaines restrictions étaient déjà appliquées. A Puno, en bordure du lac Titicaca, des pertes agricoles de 30 à 40% ont été enregistrées. Cependant, fin février, dans cette période globalement sèche, des épisodes de pluies modérées à intenses furent enregistrés à Arequipa, endommageant plusieurs collèges. Heureusement, les autorités, conscientes de la survenue probable d'épisodes de précipitations intenses, s'étaient concertées pour prévenir de tels phénomènes et éviter un impact trop négatif sur la préparation de la nouvelle année scolaire qui démarre au mois de mars au Pérou. En revanche, plusieurs heures de pluies ininterrompues provoquèrent une rupture dans l'alimentation en eau potable de la deuxième ville du pays après un éboulement dans un des réservoirs de la ville. Plusieurs milliers d'habitations furent aussi affectées dont plusieurs dizaines totalement détruites.


Parallèlement à ces inondations qui ont affecté diverses régions du Pérou, il faut aussi préciser que El Nino apporte un surplus de chaleur. Dès lors, plusieurs villes du pays enregistrèrent des températures particulièrement élevées. Ainsi, dans le département de Piura, le mercure monta à 39,8° à la localité de Lancones. Huancabamba alla jusqu'à 38° et Miraflores 37°. Ces valeurs sont proches des records enregistrés durant l'épisode El Nino de 1997-98.


Votre serviteur eut l'occasion de vivre dans le département de Piura, dans la capitale du même nom, heureusement hors épisode El Nino. Piura est surnommée « la ville de l'été éternel ». En effet, à 5° de latitude Sud, il faut une bonne tartine de nuages bas et moyens pour permettre au mercure de passer en-dessous de 25° en plein « hiver ». Au petit matin, un 14° frigorifie un Piurano et enchante le Belge que je suis après un été suffoquant ! De décembre à avril, la température monte rapidement à 30° dès 10h du matin, et plafonne à 35-36° vers 16h. Une sortie dans la ville se fait obligatoirement avec une grande bouteille d'eau fraîche rapidement vidée. Une douche agréablement fraîche vous souhaite la bienvenue à chacun de vos retours. Le soir, vers 17-18h, avec le rapide passage de l'Astre du jour derrière l'horizon étant donné que nous sommes proches de l'Equateur et souvent proches du Zénith, la température chute de 10° en 2h, et un petit vent agréable accompagne ce retour à des températures plus supportables. Enfin, un taux d'humidité souvent en-dessous de 50% rend l'atmosphère définitivement respirable. Ca, c'est la situation en période normale.


Ces dernières semaines, plusieurs changements se sont opérés. Outre les pluies, la température est donc montée 2° plus haut, jusqu'à plus de 38° dans la capitale du Département. Chaque degré en plus est une souffrance et la différence se ressent très vite. Mais ce n'est pas tout ! Comme pour ajouter au supplice, ce surplus de chaleur et l'arrivée d'eaux chaudes à 26° sur les côtes du Département ont engendré une plus forte convection et un plus grand réservoir d'humidité. Au lieu de se cantonner à 40-45%, le taux d'humidité est grimpé à 65%. Enfin, la présence récurrente de nuages en soirée limite le rafraîchissement traditionnel à 30° à 19h. En résumé, pendant la journée, la sensation thermique est montée à 46° et la libération attendue en soirée se transforme en chape de plomb.


A Lima, la chaleur se fait aussi sentir. La capitale péruvienne peut légèrement dépasser les 30° au meilleur de l'été. Mais là aussi, chaque degré en plus ajoute à l'anormalité, comme dans n'importe quel climat tropical. Le 28 février, dans le district de La Molina, la température monta à 33,9° avec une sensation thermique de 35°. Cette valeur n'est cependant pas record car l'épisode 1997-98 permit au mercure de grimper à 35°. Dans cette ville de 10 millions d''habitants assez polluée, de telles valeurs sont particulièrement désagréables et écrasent bien souvent les habitants.


Ajoutons enfin au dossier « températures » que des valeurs de plus de 40° ont été enregistrées en janvier dans le département de San Martin, dans la partie « jungle » du pays. Cependant, le record national de 41,1° du 28 août 1963 enregistré dans le département d'Ucayali n'aurait pas été battu.

Mars

Après une pause de quelques jours, les fortes pluies ont repris dans le Nord du Pérou, dans le département de Piura, dans la ville de Sullana. Ainsi, le 4 mars, de fortes pluies sont tombées durant 13h sur la ville, provoquant des inondations. Des cumuls jusqu'à 167mm ont été enregistrés par les stations du SENAMHI. 1000 personnes ont été sinistrées, 50 collèges publics ont été dégradés. L'armée et la Protection Civile sont entrés en renfort. Nous pouvons observer ci-après la modélisation du SENAMHI, l'image radar, et la cartographie du cumul des précipitations :




La cartographie montre que les pluies intenses ont encore frappé le département de Tumbes avec l'inondation de la zone du Canal International à Aguas Verdes, canal qui matérialise la frontière avec l'Equateur.
A Piura même, une forte pluie de plusieurs heures a aussi inondé les grandes artères de la ville. Votre serviteur a reconnu les quartiers qu'il a fréquentés et en a été ébahi. Au total, sur cet épisode, dans les départements du Nord, 3000 familles et 5000 hectares de cultures ont été sinistrés. Selon le SENAMHI, ces fortes pluies étaient liées à une nouvelle arrivée de masses d'eau chaudes en face de la côte péruvienne, avec des températures de surface de 28°, soit 4° de plus que la normale, mais inférieure de 3° à celles de l'épisode 1997-98. Les pertes agricoles se sont élevés à 25 millions de soles, et les autorités militaires régionales ont demandé aux autorités locales de décréter l'état d'urgence. Des brigades de médecins ont été envoyées dans les quartiers les plus sensibles pour venir en aide aux personnes les plus fragiles. Il faut signaler sur le plan médical qu'un plan de prévention a été lancé déjà en septembre pour contrôler une éventuelle épidémie de dengue suite aux inondations. Des améliorations ont été apportées aux centres de santé pour limiter la propagation de la maladie, avec succès.


Dans le Sud-Est, la ville de Puerto Maldonado a aussi enregistré de fortes précipitations le 6 mars avec des cumuls de 139mm. Il faut souligner que cette région fait partie de l'Amazonie péruvienne et est donc soumise à un climat tropical humide à peu près toute l'année. L'image qui suit montre le radar dans l'après-midi du 6 mars, avec une grande zone de fortes précipitations dans le Sud-Est péruvien et vers la Bolivie comparable à ce qu'on appelle un MCS (Système Convectif de Méso-Echelle), voire MCC (Complexe Convectif de Méso-Echelle). Sa taille est particulièrement impressionnante, d'environ 4 fois la superficie de la Belgique. On devine les très fortes quantités. Heureusement, les densités de population sont faibles dans cette région pleine de végétation :


Durant la deuxième semaine de mars, le SENAMHI avait prévu encore des pluies parfois importantes dans certaines régions du Pérou, notamment les montagnes du Nord et la côte du département de Tumbes. Ces accumulations importantes s'étendaient ensuite sur la partie occidentale des Andes, pour se décaler plus vers la partie orientale dans la partie Sud, notamment dans le département de Cuzco. La carte suivante présente la modélisation du SENAMHI pour cette deuxième semaine. Cependant, ces cumuls se situent dans la normale pour toutes ces régions et peu ou pas de conséquences négatives ont été enregistrées :



La mi-mars représente une période importante pour le Pérou car c'est le début de l'année scolaire, avec des ouvertures différentes en fonction des régions. Le 14 mars, c'est la ville de Tumbes, largement atteinte par les pluies qui a lancé l'année scolaire avec 98% des collèges en état de fonctionner pleinement. Le matériel didactique était prêt, et les infrastructures avaient été renforcées depuis le début de l'année, en injectant 4,5 millions de soles (1 million d'euros) dans ces travaux de prévention et de renforcement des toits et des piliers. C'est ainsi plus de 80.000 élèves qui ont pu prendre part à l'année scolaire sans encombres.

Un des derniers éléments dont il faut parler avant d'envisager les perspectives pour les prochaines semaines et de faire un premier bilan est la radiation ultraviolet. A la fin février et au début mars, le soleil revient de son maximum au Tropique du Capricorne dans l'Hémisphère Sud et repasse donc au dessus du Pérou. A l'équinoxe, fin mars, il passe à l'Equateur. Cela signifie que le Pérou affronte un soleil au Zénith quelques semaines avant l'équinoxe, en fonction bien évidemment de votre position dans le pays, le Sud l'affrontant en premier, le Nord en dernier. Le Pérou est alors en phase de maximum d'UV et atteint des niveaux extrêmes. Voici par exemple la carte de la radiation UV pour le 13 mars dernier, au moment où le Zénith progresse dans la partie Nord.


Dans la page Wikipedia sur l'UV, il est stipulé que un niveau d'UV de 11+ est considéré comme extrême : "la peau non protégée sera endommagée et peut brûler en quelques minutes. Évitez toute exposition au Soleil et, si ce n’est pas possible, couvrez-vous absolument, portez un chapeau et des lunettes de soleil et appliquez un écran solaire de très haute protection (indice + 50)." Dans nos régions, nous sommes habitués à seulement atteindre le niveau 9 en plein été, nous avertissant déjà de la nocivité d'un tel niveau. Atteindre facilement le niveau 14, et arriver jusqu'au 17 voire 18 est donc inconcevable pour un Européen de l'Ouest, et le Pérou est effectivement considéré comme un des pays à la plus haute radiation UV au monde. Bien entendu, le phénomène El Nino ne change en rien cela, étant donné que nous parlons de considérations liées à l'astronomie, mais une augmentation de 1 ou 2° de la température à cause de El Nino peut venir s'ajouter à ce niveau d'UV extrême.

Perspectives pour l'automne et premier bilan

Le SENAMHI propose à la population une prévision climatique à la fin de chaque saison et envisage ainsi les probabilités pour la saison suivante. Ainsi, ces derniers jours, l'organisme étatique a publié sa prévision pour l'automne péruvien via plusieurs cartes de probabilités. Voici celles pour les températures maximales et les précipitations :



Les prévisions du SENAMHI sont tout sauf une surprise dans une phase de El Nino en lent déclin. Effet, les eaux chaudes qui continuent à se manifester dans le Nord favorisent des températures maximales plus élevées que la normale, ainsi que des précipitations excédentaires. Quelques épisodes intenses pourraient encore être enregistrés, aux alentours de 30 à 60mm par jour dans les départements côtiers de Piura et de Tumbes, mais aussi dans les montagnes du Nord, et ce principalement au début de l'automne. Ensuite, des masses d'eau plus froides (moins chaudes) arriveront sur les côtes Nord, sous la forme d'un onde de Kelvin, diminuant ainsi le potentiel convectif et humide. En avril, une anomalie chaude persistera donc, mais les conditions devraient devenir neutres durant le mois de juin. Cependant, l'anomalie positive de précipitations dans la Sierra Nord pourrait alimenter le versant oriental des Andes et le bassin amazonien avec de grandes quantités d'eau dans certaines bassins affluents de l'Amazone. Plus vers le Sud, c'est la situation inverse qui s'imposera avec des températures plus froides pouvant affecter les populations vivant à plus de 4000m. Il arrive chaque année que des milliers de personnes souffrent de maladies respiratoires à cause des basses températures avec une surmortalité en résultant. Parallèlement à ces températures plus basses, une anomalie négative de précipitations sera enregistrée, ce qui prolongera le déficit hydrique, malgré les pluies intenses enregistrées occasionnellement fin février. Une situation aussi à surveiller ...

Ainsi, même si l'épisode El Nino 2015-2016 semble plus résistant que celui de 1997-98 et sa fin plus compliquée à prédire, il semble à première vue que le plus gros est passé pour le Pérou qui va entrer dans sa période sèche. C'est en effet d'octobre à mars que l'on enregistre les pluies, et ce toutes régions confondues. Le déclin progressif de El Nino ne devrait donc pas empêcher un lent retour au calme, quoique les anomalies envisagées par le SENAMHI sont à surveiller, étant donné que le Pérou reste un pays sensible aux variations climatiques de part sa géographie particulière.

Dès lors, un premier bilan et une première analyse peuvent être réalisés pour le pays qui a nommé le phénomène climatique. En réalité, alors que celui-ci semble être aux premières loges de ce bouleversement, il ne sera certainement pas le plus frappé. Tandis qu'en 1997-98, El Nino avait provoqué la mort de 500 personnes et une chute du PIB de 6.2%, l'épisode 2015-2016 aurait coûté la vie à une douzaine de personnes et la richesse nationale continue de croître d'environ 3 à 4%. Nous avons listé chronologiquement les conséquences en matière d'inondations, de déficit hydrique, et de températures élevées, et rien n'est comparable à ce qu'a vécu le Pérou en 1997-98, si ce n'est les températures. La vidéo suivante montre ce qu'a dû endurer le Pérou il y a 18 ans :


Pourquoi le Pérou semble donc avoir échappé au pire ? Tout tient dans le comportement des masses d'eaux chaudes. Les 2 graphiques suivants représentent l'anomalie de température dans la dénommée région El Nino 1.2, soit la zone du littoral et du Pacifique péruviens, pour les 2 épisodes 97-98 et 2015-16, l'un venant des données de l'OISST (Données hebdomadaires) et l'autre du ERSST (Données mensuelles) :





Que peut-on observer dans ces 2 graphiques ? La phase de El Nino ayant été officialisée en avril 2015, nous pouvons constater une rapidement augmentation de l'anomalie des eaux de surface plus ou moins équivalente à celle de l'épisode 1997-98. Cependant, à partir de juin, les 2 courbes s'écartent avec un net avantage pour le premier épisode, 2015-2016 étant plus en retrait. Cela est d'autant plus remarquable que les valeurs pour la région 3.4, soit celles du Pacifique Central, sont identiques, à tel point que les spécialistes ne sont pas d'accord pour décréter quel épisode a au final été le plus intense. Pour ce qui est de la zone 1.2, l'écart est donc de 1.5 à 2°. Cette divergence marque bien la différence entre le phénomène El Nino principal, avec ses répercussions mondiales et le "El Nino costero", ou El Nino côtier, qui affecte donc les côtes d'Amérique du Sud, avec une anomalie plus élevée dans le littoral Nord péruvien. Il est évident que chaque degré, voire chaque demi-degré de différence entre 2 "El Nino Costero", a une importance capitale sur le contenu en chaleur ("Heat-Content") de ce qu'on appelle parfois la "Mer péruvienne". Avec une anomalie plus importante en 1997-98, un isotherme 26° plus profond, et un contenu en chaleur de l'Océan plus élevé, c'est tout le réservoir de chaleur humide qui s'en est trouvé assez limité durant l'épisode 2015-16. Les 2 cartes suivantes montrent la même tendance :






La première affiche les anomalies de températures des eaux de surface à l'échelle mondiale pour fin 1997 et la deuxième pour fin 2015. Nous pouvons nettement distinguer une différence claire sur le littoral péruvien avec des eaux particulièrement chaudes en 1997 et qui se sont perpétuées jusqu'en mars, au moment des plus graves intempéries. Pourtant, dans le Pacifique Central, l'anomalie est pratiquement la même. Il faut d'ailleurs noter, comme le précisent les graphiques précédents, que l'onde chaude de Kelvin s'est effectivement particulièrement rapidement déplacée vers l'Est dès le début de l'hiver péruvien, soit en juin 1997.

Ces graphiques et ces cartes nous permettent donc de comprendre pourquoi le Pérou n'a pas souffert autant qu'il y a 18 ans, mais aussi pourquoi il n'a pas autant souffert que d'autres régions du monde, parfois bien éloignées du phénomène climatique. Tout tient dans la différence entre le El Nino et le "El Nino costero", et dans les différences entre les 2 épisodes. Il faut aussi ajouter que les différents niveaux de pouvoir ont massivement investi dans la prévention, à hauteur de 1700 million de soles (400 millions d'euros) pour le Gouvernement Central, et 450 millions pour les Gouvernements régionaux. Ceci exclut le niveau provincial où des travaux ont été exécutés dans les infrastructures locales et les écoles.

Ainsi, pour résumer la situation alors que la région 3.4 de El Nino (Pacifique Central) a déjà pratiquement perdu 1° d'anomalie de température de la surface des mers, nous avons pu lister les différentes alertes et conséquences pour les différentes régions, allant du Nord vers le Sud en passant par le centre, et ce pour les mois les plus humides, à savoir février et mars. Bien que des personnes aient été sévèrement affectées, particulièrement dans les zones sensibles et les plus pauvres, un impact limité de El Nino sur les côtes péruviennes combiné à un plan de prévention et de sensibilisation des différentes autorités politiques, militaires, et scientifiques ont permis au "pays de El Nino" de limiter la casse et de ne pas revivre le cauchemar de l'été 1998.

Sources : SENAMHI, Ogimet, presse péruvienne (El Comercio, La Republica, Andina).

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